Paris, 1980. Alors qu’il “accompagne” sa bellefille dans sa lutte contre un cancer, le narrateur se souvient de Stéphane, son ami de jeunesse. Au début de la guerre, cet homme l’a initié à l’escalade et au dépassement de la peur, avant d’entrer dans la Résistance puis, capturé par un officier nazi – le colonel Shadow –, de mourir dans des circonstances jamais vraiment élucidées. Mais Shadow, à la fin de la guerre, s’est fait connaître du narrateur. Son intangible présence demeure en lui, elle laisse affleurer les instants ultimes, la mort courageuse – héroïque, peut-être – de Stéphane. Et la réalité contemporaine (l’hôpital, les soignés et les soignants, les visites, l’anxiété des proches, les minuscules désastres de la vie ordinaire, tout ce que représentent les quotidiens trajets sur le boulevard périphérique) reçoit de ce passé un écho d’incertitude et pourtant d’espérance… L’ombre portée de la mort en soi, telle est sans doute l’énigme dont Henry Bauchau interroge les manifestations conscientes et inconscientes, dans ce captivant roman qui semble défier les lois de la pesanteur littéraire et affirmer, jusqu’à sa plus ultime mise à nu, l’amour de la vie mystérieusement éveillée à sa condition mortelle. Né en 1913, en Belgique, Henry Bauchau est poète, dramaturge, romancier et psychanalyste. Son oeuvre, essentiellement publiée par Actes Sud, est aujourd’hui traduite dans toute l’Europe, aux Etats-Unis, en Chine et au Japon.
“Je voudrais faire l’économie de toutes les morts que j’ai vécues, de celles que je devrai vivre encore. Je ne peux pas, je suis dans ce temps, dans ce monde, il n’y en a pas d’autre.” Par ces quelques lignes glissées au détour d’un roman auquel il a voulu donner un titre délibérément prosaïque – Le Boulevard périphérique – , Henry Bauchau paraît rappeler à ses lecteurs que l’inspiration mythologique n’est qu’une des lignes mélodiques de son oeuvre, et que son dialogue avec des “figures” illustres ou éternelles (de Gengis Khan à Antigone, de Mao Zedong à OEdipe) ne peut s’entendre qu’en totale empathie avec ce que la finitude humaine peut avoir (a contrario) de plus humble et de plus irrémissible.
Faire avec le quotidien, voilà qui semble aux prémices de l’immense entreprise romanesque inaugurée au commencement de 1981, et dont l’auteur lui-même ne soupçonne pas, alors, l’étonnante arborescence. A cette époque il est certes déjà un poète et romancier remarquable – qualificatif paradoxal que la critique décerne, comme on sait, aux écrivains qu’elle n’a pas encore assez remarqués –, mais il n’en subit pas moins les aléas de l’insuccès (sa biographie de Mao, à laquelle il a tant travaillé, sera un échec commercial), alors même qu’il lui faut faire face au manque d’aisance, aux préoccupations d’ordre familial (sa belle-fille, à laquelle il est très attaché, est atteinte d’un cancer) et aux difficultés de la vie professionnelle (le jeune psychotique dont il s’occupe tout particulièrement traverse une inquiétante phase de régression).
C’est dans ces circonstances que, sur la distance de six grands cahiers noirs, Henry Bauchau entame la première version d’un ample roman où vont converger aussi bien les personnages de Stéphane que de Vasco, d’Orion que de Paule, de Shadow que de Gamma – et avec eux les trames mêlées de ce qui deviendra beaucoup plus tard L’Enfant bleu et Le Boulevard périphérique.
L’été suivant, lors d’un long séjour en Bretagne, Henry Bauchau s’apprête à reprendre l’ouvrage en cours lorsqu’il s’aperçoit qu’il a oublié à Paris le premier des six cahiers manuscrits. Il interprète cet acte manqué comme une indication que le moment n’est pas venu, et il s’engage immédiatement dans un autre chemin – la poésie –, qui bientôt l’amène aux Deux Antigone (poésie, 1982) puis, deux ans après – en quelque sorte par capillarité thématique –, à ce vaste archipel romanesque aujourd’hui désigné par l’expression “le cycle d’Antigone”.
Vingt ans plus tard seulement, soit au début de notre siècle, Henry Bauchau rouvre les six cahiers manuscrits. Il en extrait d’abord la matière (qu’il élague avec rigueur) de L’Enfant bleu (2004) avant d’entamer, au début de 2006, le remodelage, le resserrage, la réécriture complète et l’achèvement imaginatif – l’admirable fin de Stéphane ne lui est “venue” qu’en 2007 – de ce que nous découvrons aujourd’hui sous le titre Le Boulevard périphérique.
Editer ce roman est un privilège dont nous avons conscience tant il semble à la fois un chef-d’oeuvre et (pour reprendre un terme de solfège) une clef, qui gouverne les deux lignes autofictionnelle et mythologique de la création de Bauchau. Il appartiendra bien sûr à ses exégètes de s’interroger sur le souterrain cheminementde l’imaginaire bauchalien, de déchiffrer (peut-être) sur le visage énucléé de Stéphane la préfiguration de l’aveugle de Thèbes, ou d’apercevoir dans le “château de merde” de Shadow le labyrinthe pour ainsi dire scatologique dans lequel manque(ra) de se perdre le héros d’Œdipe sur la route…
Mais c’est sans doute à de bien plus personnels séismes qu’est voué le lecteur, tant ce roman promet de le (re)conduire à ses deuils passés et à venir, à l’inexorable expérience qu’il lui faudra tour à tour pressentir et connaître, envisager et assumer, en témoin puis dans l’amère incarnation du rôle principal.
Le Boulevard périphérique, dans l’imaginaire de Bauchau, symbolise aussi d’infimes et si ordinaires désastres, l’évidence de nos trajets brisés, le poids du
souci, tout ce qui, dans nos existences, circonscrit et paralyse la fluidité joyeuse que l’homme rêverait d’éprouver alors même que, par l’action d’une intelligence rationnelle et organisatrice, il a édifié patiemment la gigantesque fabrique de métastases dans laquelle le monde moderne le contraint de se cancériser.
Il est merveilleux qu’un livre sur l’ombre portée de la mort en soi prenne la forme d’un défi à la pesanteur comme à l’égocentrisme littéraires, qu’il éclaire ainsi d’une transparence bouleversée et d’une sérénité mystérieuse, qu’il engage un si juste conciliabule entre la souffrance et l’espérance, entre l’entrave et l’élan, entre l’effroi et l’apaisement, entre l’incertitude et la conscience de l’inconscient, entre l’impensé et l’impensable – et que, le moment venu, avec la proximité et toute la distance que lui donne son très grand âge, Henry Bauchau ait pu l’accomplir par-delà son propre vertige, dans la souriante acceptation de notre condition mortelle…