Siri Hustvedt
Elégie pour un Américain
Cependant qu'Erik, assailli par un diffus sentiment de culpabilité et de malaise que renforce sa présente misère affective, se trouve peu à peu acculé à devenir partie prenante du sinistre scénario “photographique” dans lequel sont piégées ses nouvelles locataires (une jeune femme jamaïcaine, Miranda et sa petite fille, la fantasque Eglantine), sa sœur Inga continue à se débattre dans les décombres de sa vie ravagée par la mort de son mari, Max, écrivain célèbre, dont divers prédateurs (de l'université aux médias) cherchent à “s'emparer”, allant jusqu'à chercher à les déposséder, elle et sa fille Sonia, des souvenirs les plus réconfortants qui les soutiennent tant bien que mal dans l'épreuve… On retrouvera ici nombre des thèmes chers à l'auteur de Tout ce que j'aimais – de son rapport à la création sous tous ses aspects à sa fascination pour tous les états souterrainement “limite” tels que le psychiatre professionnel Erik Davidsen les identifie quotidiennement dans l'exercice de son métier mais tels, aussi, que tous les personnages les appréhendent de manière plus intuitive – et souvent destructrice. Par la manière dont Siri Hustvedt aborde ici la question, centrale dans le roman, de la figure du père (confronté dans son enfance à la pauvreté puis, à l'âge adulte, à la Grande Dépression et enfin à la guerre, toutes périodes qu'évoque le journal qu'il a laissé) mais aussi celle des rapports familiaux ou affectifs dans la New York sophistiquée et blessée du XXIe siècle commençant, Elégie pour un Américain parvient à restituer généreusement au lecteur ses propres interrogations sur la mort et la transmission, sur les altérités irrémédiables et, surtout, sur cet autre que chacun porte en soi. Interrogeant la légitimité que chacun s'arroge à faire le récit du roman familial pour bricoler à l'envi le roman de sa propre existence, le livre projette sur cette pratique universelle un éclairage ambigu, composé d'autant d'ombres que de lumière. Face à autrui, face à eux-mêmes, face à l'inintelligible dont aucun discours ne peut totalement “apprivoiser” les dangers, tous les personnages sont lancés, sur les traces d'Ariane au centre du labyrinthe où se tapit le Minotaure. Ce labyrinthe a cette fois pour nom New York (avec ses professeurs de littérature ou d'histoire de l'art, ses “amateurs d'âmes”, ses galeries d'art, ses lofts de l'East Village ou ses maisons en brown-stone de Brooklyn…), la ville, bien-aimée de l'auteur, qui retient dans “son corps” collectif les images traumatiques du 11 septembre 2001, événement qui joue dans l'intrigue sa partie souterraine. Mais, c'est bien loin de Ground Zero, que le Minotaure se cache sans doute - dans la blanche maison délabrée de Lars Davidsen, sur la grande Prairie du Middle West, avatar parmi d'autres de la “terre des ancêtres” que s'est édifié un si jeune pays … Par la grâce d'une dramaturgie classique, efficace et parfaitement maîtrisée, Siri Hustvedt s'adresse avec simplicité à son lecteur tout en laissant filtrer, à travers la voix de ses personnages (tous sont l'Américain à laquelle cette “élégie” est dédiée) les accents d'une inquiétude profonde. Biographie
Auteur d'un roman qui fut un immense succès international, Tout ce que j'aimais (Actes Sud, 2003, et Babel n° 686), Siri Hustvedt a également publié Les Yeux bandés (Actes Sud, 1993, et Babel n° 196), L'Envoûtement de Lily Dahl (Actes Sud, 1996, et Babel n° 380), Yonder (Actes Sud, 1999 et Babel n° 774) et Les Mystères du rectangle (Actes Sud, octobre 2006). Née en 1955, Siri Hustvedt a fait ses études à Columbia University. Collaboratrice régulière du magazine Modern Painters, elle vit à Brooklyn, New York. Voir tous les livres de Siri Hustvedt » Elégie pour un Américain, dans la presse
|
© Actes Sud. Tous droits réservés . contact webmaster | plan du site | mentions légales |